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Résumé café-philo

  • THEATRE ET PHILOSOPHIE

     

     

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    THEATRE et PHILOSOPHIE

    Bibliographie :

    Pour traiter du théâtre en philosophe, il m'a paru important pour notre réflexion, de convoquer quelques références philosophiques :

    - Platon : « La République » (livres 3 et 10)
    - Aristote : « La Poétique »
    - Nietzsche : « La Naissance de la tragédie »
    - Marx : « Les manuscrits de 44 » et « Le Capital » (livre 1 Tome 1)
    - Debord : « La société du spectacle » (1967)
    - Alain Badiou : « L'éloge du théâtre » (2013)

    Choix non exhaustifs (j’aurais pu convoquer Sartre, Deleuze, etc....) mais choix qui vont je crois, nous permettre de nous orienter dans la question et d'introduire notre débat. 

    Introduction 

    Notre question consiste à nous interroger sur la possibilité pour le théâtre de nourrir une réflexion philosophique. Le théâtre avec tout son outillage technique, scénique, le spectacle qu'il propose à un public, peut-il faire penser ou bien n'est-il qu'un divertissement (au sens pascalien du terme) ? 

    Pour entrer dans la question, il m'a paru essentiel de revenir d'abord aux sources, en Grèce, lieu d'émergence pour notre culture du théâtre et de la philosophie. 

    Plan  

    1. Le conflit : le philosophe, ennemi du théâtre :

      a: Les termes du conflit avec Platon

      b: L’alliance avec Aristote

      c: Le retournement de la tradition avec Nietzsche

    2. Le théâtre dans le « chaos marchand »  contemporain

      a: Aliénation et fétichisme de la marchandise chez Marx

      b: La « société du spectacle » avec Debord

      c: La société du « divertissement » avec Badiou

    3.  A quelles conditions le théâtre peut-il faire penser ?

      a: Les obstacles: les apories de l’expérimentation (théâtre comme monstration, présentation corporelle)

      b: Le spectacle comme « représentation » : exemple de la comédie

      c: Le texte et le jeu d'acteur

     

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    Alain Badiou

     1.  Le conflit :

    a: Ses termes : Selon Badiou, théâtre et philosophie forment un vieux couple de 2500 ans où ce qui domine de la part des philosophes par rapport au théâtre, est un vieux réflexe de défense comme si le théâtre était porteur de danger pour l'homme et la société et au mieux ,à surveiller, au pire à censurer voire à bannir de la cité ce que propose Platon dans la République. On aura comme ça, au cours de toute notre histoire un courant religieux et philosophique qui critiquera avec beaucoup de virulence les spectacles (Rousseau par exemple au 18ème) Pensez aussi au statut des comédiens mis par leur métier au ban de la société.

    Mais pourquoi une telle virulence ? Eh bien, peut-être parce que le théâtre apparaît d'emblée comme porteur d'une redoutable efficacité : il s'adresse à des foules et agit sur elles par des moyens puissants, par le biais des sens et des émotions, déchainant les passions, de sorte que le philosophe n'est pas de taille à lutter contre lui.

    La preuve : l'impact de la comédie d'Aristophane « Les Nuées » qui présente Socrate comme un vieux fou de sophiste et qui jouera un rôle déterminant dans le procès du philosophe et sa condamnation à mort par la cité d'Athènes.

    On applaudit le poète et on condamne le philosophe. Lui qui ne s'adresse qu'à de tous petits groupes et exige la rigueur d'un raisonnement logique dont l'aridité n'est pas toujours plaisante pour celui qui la pratique.

    Réaction de Platon : le poète est un « charlatan qui abuse les naïfs », réaction d'autant plus violente de Platon qu'il lutte certes pour défendre Socrate, mais d'abord contre sa propre nature qui le portait tout jeune vers la poésie et le théâtre et fait qu'il ne pourra malgré tout détruire son immense admiration pour Homère.

    Justification philosophique de cette condamnation : le poète tourne le dos à la vérité car il produit des images qui ne sont que la copie d'une copie, des images au second degré. Le poète est un producteur d'ombres, celles qui défilent sur la paroi de fond de la caverne dans le mythe du même nom et font vivre le peuple dans l’illusion. Le rôle du philosophe est donc de détourner les hommes de ces images illusoires pour les tourner vers le réel, à l'extérieur de la caverne. Tâche ingrate, car les hommes aiment leurs illusions et sont prêts à tuer pour les conserver.

    Cf: livre 10 de la République : la métaphore du lit : Lit réel : idée du lit, modèle transcendant dont tous les lits produits par les artisans ne sont que des imitations et le lit peint par l'artiste une imitation d'imitation.

    Paradoxe : pour accomplir cette tâche difficile de conversion philosophique, la solution de Platon va consister à écrire des dialogues qui seront joués au théâtre, c’est-à-dire à donner une forme théâtrale à la philosophie mettant en scène le personnage central du philosophe.

    Badiou remarque ainsi que toute critique du théâtre finit par le renforcer en produisant du théâtre sous une autre forme (ex : Rousseau condamnant les spectacles comme représentation des passions négatives, prône la fête civique comme présentation du peuple par lui-même .cf : fête de l'Etre Suprême des révolutionnaires).

    b: l'alliance (Aristote) : Le mérite d'Aristote contre Platon sera précisément de ne pas opposer systématiquement l'art et le concept, le théâtre et la pensée pour montrer que si la pensée se développe pleinement dans la sphère du rationnel (philosophie), elle s'élabore d'abord dans la poésie sous une forme sensible. Le théâtre ne nous induit donc pas en erreur, mais il est un moyen de faire réfléchir le public, en agissant sur sa sensibilité, ses passions.

    téléchargement.jpgLe spectacle doit provoquer chez les spectateurs des émotions comme la crainte et la pitié qui produisent une catharsis, c’est-à-dire une purgation des passions. On a beaucoup glosé sur le concept de « catharsis » chez Aristote en lui donnant un sens moral. Or, outre son sens purement médical, il me semble qu'il a d'abord un sens esthétique d'où l'accent mis par Aristote sur les règles de composition d'une bonne tragédie dans « La poétique ». Dans une tragédie bien composée, le public doit s'identifier aux malheurs du héros mais avec la distance mise par le spectacle qui permet d'éprouver un plaisir esthétique là où dans la réalité, la situation vécue produirait de la peine et de la douleur.

    Les limites d'Aristote pour notre sujet, sont :

    1) Qu'il ne s'intéresse dans la poétique malgré ses promesses qu'à la tragédie et à l'épopée, ne disant pratiquement rien de la comédie dont Hegel dira pourtant qu'elle est un art supérieur.

    2) Que pour lui, le spectacle est accessoire et qu'une bonne tragédie peut se contenter d'être lue ,le reste n'étant qu'affaire d'argent et de moyens techniques. Or, il nous semble que le spectacle est le moment central ici et maintenant, où le miracle de la rencontre avec le public a lieu -ou pas- !

    c: Le retournement : (Nietzsche) : Là, je ne suivrai pas Badiou qui dit finalement, Nietzsche et Platon, même combat : l'un utilise les images du mythe pour faire comprendre sa philosophie, l'autre utilise la métaphore de la danse pour illustrer la pensée. En réalité, si Platon annexe les moyens poétiques pour servir la pensée conceptuelle, Nietzsche lui, détrône la pensée conceptuelle dont il fait une forme affaiblie de l'imagination : le concept ne dit pas la vérité du sensible, mais le concept, c'est de l'image figée et affadie. Donc, l'image ne dit pas le faux, mais nous rapproche du vrai. L'illusion prend avec Nietzsche un statut positif de productrice d'une vérité supérieure.

    téléchargement (1).jpgLa limite, pour notre sujet, c'est que Nietzsche donne le pas à la musique sur la parole, le texte. Cf: Dans la naissance de la tragédie, il renverse l'ordre aristotélicien de classement entre les 3 grands tragiques : Eschyle, Sophocle, Euripide. Pour Aristote, le meilleur, c'est Euripide, pour Nietzsche, c'est Eschyle pour des raisons inverses : la place de la musique et du chœur qui diminue au profit de la parole. Mais si la musique est importante au théâtre, il nous semble que la 1ere place revient au texte dit, donné au public par l'acteur

    En conclusion de ce 1er point, il nous semble artificiel d'opposer théâtre et philosophie au prétexte que l'un s'adresse à la sensibilité des spectateurs, l'autre à sa raison. En fait, selon Badiou, Théâtre et Philosophie ont un objectif commun : nous orienter dans notre existence et dans le monde par la pensée. Pour Badiou, le théâtre n'est pas un miroir du monde -ce qui conduirait à l'accepter tel qu'il est -, mais « un éclaircissement du monde ».

    Seuls diffèrent les moyens : directs pour la philosophie, dans le rapport du maitre à l'élève. Certes, la forme est rationnelle, mais n'y a-t-il pas un rôle d'enseignant, un théâtre de l'enseignement ?

    Indirects pour le théâtre qui s'adresse aux émotions et engage dans ce qui est donné immédiatement à voir et à entendre.

    On comprend dès lors que le pouvoir se méfie toujours du théâtre comme activité subversive et critique, où le spectateur est invité à orienter sa vie pour sortir de la confusion d'un réel proposé surtout aujourd’hui, comme seule réalité possible. D'où la tentation depuis les grecs d'institutionnaliser cette pratique, ce qui permet à l'Etat de la controller voire de l'orienter...

    2.  Le théâtre et le néo-libéralisme contemporain :

    a: La marchandisation en système capitaliste : Dans les manuscrits de 44, Marx montre comment alors même que le travail est naturel à l'homme et lui permet de se réaliser en donnant au monde la forme de sa pensée (cf : Hegel), le système capitaliste et son organisation du travail (parcellisation des taches, exploitation de la valeur d'usage en valeur marchande) rendent le travail aliénant pour l'homme en le séparant de sa production et de la richesse produite par son travail.

    Le Capital poursuit cette analyse en montrant que le système capitaliste réduit les relations sociales à un marché d'échange entre des marchandises (fétichisme de la marchandise), privant les hommes de conscience sociale en jetant un voile sur les questions politiques en jeu dans les relations sociales.

    Cf: 1ère phrase du Capital : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises » ce qui produit un double mouvement : personnification des choses et « chosification » des personnes et conduit à un isolement des individus en détruisant le lien social (Colette Soler, psychanalyste lacanienne, montre que dans ce système, il n'y a que des « uns »).

    b : La société du spectacle : G.Debord, prolongeant cette analyse, commence son ouvrage ainsi : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production, s'annonce comme une immense accumulation de spectacles ». Selon lui, le spectacle (l’image au sens large c’est-à-dire le cinéma, la TV, internet, la pub, les meetings politiques, les concerts, la starification, etc...) constitue le stade achevé du capitalisme, le pendant concret de l'organisation de la marchandise, au sens où, à travers ces images, l’appareil de propagande du système impose de manière sournoise, diffuse, son idéologie économique. De ce fait, l'homme est doublement aliéné dans une vie qui n'a plus à travers l'image, que l'apparence truquée du vrai.

    Limites de cette analyse : si toute production d'images ne peut être qu'aliénante et illusoire, ne fait-on pas ici retour à Platon pour qui toute image est illusoire ? Et si rien ne peut résister à la propagande dominante, le cinéma de Debord lui-même appartient de facto à la société du spectacle, ce qui invalide en partie sa critique.

    c: la société du divertissement : Avec Badiou, nous préférons donc montrer que si le risque d'aliénation dans l'image est bien réel dans une société comme la nôtre, il y a des images qui résistent à l'aliénation et ont même pour fonction de la dénoncer. C'est, me semble-t-il ce qui distingue le vrai, le bon théâtre du mauvais théâtre que nous appellerons avec Badiou, le théâtre de divertissement.

    Le mauvais théâtre, c'est le théâtre installé, soutenu d'ailleurs souvent par les pouvoirs, dans une routine conservatrice et/ou consumériste, un théâtre de masse, faussement populaire dont le modèle passé est l'opérette et dont le modèle présent est la comédie musicale à l'américaine avec ses budgets pharaoniques. Ce théâtre oscille, toujours selon Badiou, entre des reprises fadasses ou remises au goût du jour, des classiques pour public scolaire et des spectacles « spectaculaires » qui cherchent à nous faire oublier nos soucis, à nous procurer l'évasion bref, à nous décerveler à grand renfort de vidéo, de musiques à la mode, de répliques percutantes, de clichés ,de surjeu des acteurs, de comique ,etc. Bref, ce théâtre-là utilise les moyens de théâtre (décors, acteurs, lumières, etc.), mais son but n'est pas de nous faire réfléchir, de nous orienter, mais de conforter le public dans des opinions qu'il croit libres alors qu'elles sont déjà modelées sur les opinions dominantes.

    But de ce théâtre ? IDEOLOGIQUE 

    Moyen ? LE RIRE. Mais ici, le rire est un rire de connivence, de complicité avec l'ordre ambiant, sorte de preuve qu'il n'y a pas d'alternative au monde tel qu'il est, qu'il faut « faire avec ».

    3.  Le théâtre comme libérateur pour la pensée et l'action.

    a: Les impasses de l'expérimentation théâtrale : Pour réagir contre ce théâtre au service de l'idéologie dominante, certains artistes d'avant -garde tentent des expériences : faire sortir le théâtre de ses cadres traditionnels : la salle de spectacle (performances hors les murs dans les endroits les plus improbables ou au contraire les plus quotidiens), la passivité des spectateurs (qu'on essaie de faire interagir avec les acteurs), le texte (qui disparaît, remplacé par les cris, les onomatopées ,la musique, les images), la représentation (qui devient présentation d'un corps, comme depuis Duchamp, un artiste peut présenter comme une œuvre un objet sorti de sa fonctionnalité quotidienne). La difficulté, est qu'on aboutit souvent en voulant tout déconstruire à un théâtre sans théâtre, réduit à la présence de corps montrés dans la violence de leur fonctionnement naturel. Déconstruire est nécessaire mais pas suffisant à la création qui exige une construction nouvelle.

    b: La représentation : A.Vitez disait que tout vrai théâtre est une représentation d'idées. Mais l'idée est ici proférée par des acteurs qui parlent et agissent dans un espace scénique, ici, maintenant, dans un rapport frontal aux spectateurs qui, bien qu'assis ne sont pas réduits à la passivité, mais vont recevoir si le spectacle est réussi, sa charge émotionnelle et questionnante.

    En ce sens, le vrai théâtre est le lieu d'apparition vivante de l'idée, incarnée par la voix et les mots des acteurs. Dans ce temps magique du spectacle, avec sa part d'aléatoire, l'émotion est porteuse de sens pour l'existence individuelle et collective. Le bon, le grand spectacle est toujours un événement collectif où s'opère la modification active du spectateur. Comique ou tragique, le grand théâtre, figurant le jeu des passions, organise l'énergie d'en bas (celle des pulsions, des archétypes qui peuplent notre inconscient) avec la sphère d'en haut(celle de la pensée)

    Exemple de la comédie : le rire de la comédie est un rire qui révèle que le monde tel qu'il est ne va pas de soi, qu'on nous apprend à respecter des inepties ou des hiérarchies qui sont contestables. C'est un rire qui dévoile la vérité cachée et souvent monstrueuse derrière ce qu'on nous présente comme des valeurs incontournables. Ainsi, la comédie ne nous divertit pas mais nous met dans l'inquiétante joie de rire de l'obscénité du réel, de le mettre à distance pour ne plus être dominés par lui (cf. F.Brecht, Ionesco, Beckett)

    c: Le théâtre, dès ses origines, renvoie à l'omniprésence de l'image (masques, costumes, décors, etc…) mais c'est un être hybride, qu’on ne saurait réduire à la présence de corps sur scène.

    Le théâtre, c'est d'abord un texte .Badiou considère que la représentation théâtrale est comme un embarquement pour une traversée émotive et pensante, dont toutes les grandes œuvres de tous les temps et de tous les lieux sont comme l'horizon, le trésor symbolique. Le jeu de l'acteur au service de ce texte, déplie dans la lumière fragile de la scène, une proposition sur le sens de l'existence, mais le grand art consiste ici, non à surjouer, mais à ouvrir des possibles, à dire sans le dire le secret de toute subjectivité individuelle

    Exemple : le génie de Molière (en quoi il transcende son époque) c'est de mêler l'énergie corporelle de la farce à l'expression raffinée des passions et des choix en utilisant pour cela tous les moyens techniques du jeu (comedia dell'arte) mais aussi de la musique et de la danse.

    Conclusion

     

    Dans le monde de confusion qui est le nôtre, où la transcendance s'évanouit pour laisser place au nihilisme, où nous confondons nos désirs et nos intérêts pour telle ou telle marchandise, plus que jamais nous avons besoin d'un théâtre qui nous montre la possibilité d'un choix inédit pour notre liberté. Dans ce monde machinal dominé par les machines, nous avons besoin du théâtre pour réaffirmer notre commune appartenance à l'humanité.

    Pour cette tâche, le théâtre comme pour Mallarmé, me semble le plus complet des arts.

     

     

  • LANGUE ET PAROLE Café-philo du 8 juin 2013

     

     

     

    LANGUE ET PAROLE

    Michel Granger, 8 juin 2013

     

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    • Cicéron, Traité des devoirs (in Les Stoïciens, Pléiade, 513)

     

    Le lien de cette société, c’est la raison et le langage ; grâce à eux, on s’instruit et l’on enseigne, l’on communique, l’on discute, l’on juge, ce qui rapproche les hommes les uns des autres et les unit dans une sorte de société naturelle ; rien ne les éloigne plus de la nature des bêtes, à qui nous attribuons souvent le courage, aux chevaux par exemple ou aux lions, mais non pas la justice, l’équité ou la bonté ; c’est qu’elles ne possèdent ni raison ni langage. Cette société est largement ouverte ; elle est société des hommes avec les hommes, de tous avec tous ; en elle il faut maintenir communs tous les biens que la nature a produits à l’usage commun de l’homme (…)

     

    • Roland Gori, La dignité de penser (Les Liens qui Libèrent, 2011) :

     

    […] Ce désir de mort, c’est celui-là même que produit la société de consommation lorsqu’elle inverse les valeurs et renverse les significations des mots de la langue : désobéir devient une manière d’obéir ; la liberté et l’égalité résultent d’obligations prescrites par le pouvoir ; la tolérance ne se déduit plus d’une intention morale, mais constitue une servitude comportementale produisant de nouvelles formes d’intolérance, etc. (p. 100)

     

    Du langage infecté par la technique et le marché :

     

    Les dispositifs de fabrique de la subjectivité et du vivre ensemble que constituent ces nouvelles formes de civilisation passent par l’extension culturelle du langage de l’entreprise qui capte et modèle le vivant dans des discours administratifs, bureaucratiques et techniques. (p. 102-103)

     

    […] ce langage purement fonctionnel, technique, sans expressivité, quasi anonyme, abolissant les particularismes autant que les singularités […] Il suffit de se reporter aux « grilles d’évaluation » en psychiatrie et ailleurs pour se rendre compte de la disparition quasi complète du sujet, de son histoire, du sens de son existence et de ses symptômes, au profit d’un langage technique, faussement objectif … (p. 105-106)

     

    • Henry D. Thoreau, Walden (trad. B. Matthieussent, Le Mot et le Reste, 2011) :

     

    L’étudiant peut lire Homère ou Eschyle en grec sans risquer de s’abandonner à la dissipation ou à la volupté, car ces lectures impliquent que dans une certaine mesure l’étudiant imite leurs héros et consacre ses heures matinales à leurs pages. Les livres héroïques, même imprimés dans notre langue maternelle, seront toujours dans une langue morte pour les époques dégénérées ; et nous devons chercher laborieusement le sens de chaque mot et de chaque vers, en imaginant une signification plus vaste que l’usage commun ne l’autorise au regard de notre sagesse, de notre valeur et de notre générosité. L’édition, bon marché et prolifique, avec toutes ses traductions, n’a pas fait grand-chose pour nous rapprocher des auteurs héroïques de l’Antiquité. Ils semblent aussi solitaires, et les caractères dans lesquels ils sont imprimés aussi rares et curieux que jamais. Il est digne de consacrer certains jours de sa jeunesse et des heures précieuses pour apprendre ne serait-ce que quelques mots d’une langue ancienne, lesquels s’extraient de la trivialité de la rue pour devenir de perpétuelles évocations et provocations. (p. 108)

     

    Ces choses pour l’instant indicibles, nous les trouverons peut-être énoncées quelque part. Ces questions qui nous troublent, nous laissent perplexes et confondus, tous les sages se les sont déjà posées ; aucune n’a été omise ; et chacun de ces sages, par ses paroles et ses actes, y a répondu selon ses capacités. (p. 115)

     

    L’existence des hiboux me réjouit. Qu’ils poussent pour les hommes leurs hululements imbéciles et maniaques. C’est un son qui convient admirablement aux marécages et aux bois obscurs qui ne connaissent pas la lumière du jour, suggérant une vaste nature encore primitive que les hommes n’ont toujours pas reconnue. Ils incarnent les pensées insatisfaites, sombres et crépusculaires que nous avons tous. (p. 133)

     

    C’est une exigence ridicule de la part de l’Angleterre et de l’Amérique, que de vous sommer de parler pour qu’on puisse vous comprendre. […] Je crains surtout que mon expression ne soit pas assez extra-vagante, qu’elle ne s’aventure pas suffisamment loin des étroites limites de mon expérience quotidienne, afin de se tenir au plus près de la vérité dont j’ai été convaincu. […] Je désire trouver où parler hors limites ; en homme éveillé, s’adressant à des hommes éveillés ; car je suis convaincu que je ne peux trop exagérer, même pour poser les fondations d’une expression vraie. Qui, après avoir entendu quelques accords de musique, craignit jamais de parler ensuite avec extravagance ? […]

     

    Pourquoi toujours descendre jusqu’à nos perceptions les plus émoussées, et les louer comme incarnant le bon sens ? Le sens le plus commun est celui des dormeurs, qu’ils expriment en ronflant. […]

     

    Je ne crois pas avoir abouti à l’obscurité, mais je serai fier qu’à cet égard one ne trouvât pas dans mes pages de défaut plus grave qu’il n’en fut trouvé dans la glace de Walden. (p. 327-328)

     

     

     

  • "La désobéissance", Compte-rendu du souper-Philo du 26 novembre 2011

    COMPTE-RENDU DU SOUPER PHIL

    DU 26 NOVEMBRE 2011

     

    THEME : "La Désobéissance"

    Nombre de présents : 20 

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    La rencontre a débuté par la projection d’un passage du film documentaire sur la "Désobéissance civile" (film de Louis Campana), abordant le sujet sous l’angle historique, juridique et philosophique.

         Georges Dru a ensuite donné des indications étymologiques à propos des verbes obéir et désobéir, et une définition du concept de désobéissance. Cela a permis de lancer le débat, qui s’est engagé principalement sur l’aspect social et politique, à travers quelques exemples concrets tirés de l’histoire de certains peuples (Inde, Afrique du Sud, Amérique…), ainsi que de l’actualité.

         Nous pouvons citer certaines phrases recueillies pendant ce débat :

     "Obéir, c’est rester dans le droit chemin, désobéir, c’est prendre des risques»

    "La désobéissance est-elle toujours suffisante ?"

    "La désobéissance engendre la violence. Y a-t-il des violences légitimes ?"

    "Parfois, une forme de violence est nécessaire pour se faire entendre, pour permettre le débat"

    "On entre en désobéissance, car on a des convictions"

    "La désobéissance comme refus pacifique de ce qui ne correspond plus à nos valeurs, est-elle encore suffisante aujourd'hui ?"

    "Quand on n’est pas le plus fort, on peut être le plus malin ; quels sont les chemins de traverse ?"

    "Le savoir peut-il aider à stopper l’impression de fatalité imposée par un pouvoir tyrannique et/ou totalitaire ?"

    "La désobéissance peut-elle conduire à la mise en place d’autres alternatives, actives et constructives ?"

    "La désobéissance, c’est une façon d’arrêter de subir ou l'inverse de tout le temps subir" : Désobéissance collective;

    "Le mouvement de masse permet d’obtenir la négociation".

    "Valeur de la désobéissance : S’élever contre l’indigence, l’indignité".

         Les échanges ont été très enrichissants, et se sont poursuivis avec un bon souper improvisé par tous les participants.

         Merci à Pierina pour ce rapport concis.

        Pauline m'a dit avant de partir : "Désobéissez, vous ne désobéirez jamais assez". C'est une provocation à laquelle je vais tenter de répondre.

         Pour ma part, j'y ajoute que le concept d'obéissance est entré dans la langue pour légiférer en 1120 l'église de Rome. Il provient du latin : "obœdire", qui signifie "écouter" en Hébreu, dans la Bible. Vers 1280, désobéir entre dans la langue, trois années après une grande crise théologique de la faculté de Paris.

         Des articles philosophiques sont condamnés par le pape à la demande de l'évêque Etienne Tempier. Dès lors ce concept a d'emblée une signification négative qui l'oppose à l'intentionnalité ecclésiastique et surtout à son infaillibilité. Cette grande crise dans l'Université de Paris en 1277 +9était causée par des philosophes, qui enseignaient la philosophie en provenance des commentaires d'Averroès, mort en 1198, qui transmettait la philosophie d'Aristote. Siger de Brabant en était le principal responsable et dut fuir Paris pour ne pas être sous les foudres de l'Inquisition.

         Désobéir n'a plus le même rapport au monde et je vais dire pourquoi : Les discours infaillibles sont lourds d'une intentionnalité cachée qui exige la soumission. Ils demandent au sujet de produire avec un ordre qui le rend coupable de ne pas obéir. Or, si l'ordre qui est donné met en jeu la vie du sujet, il cède et fait ce qui lui est demandé pour garder sa vie sauve. C'est ce que demandent tous les pouvoirs, sans même en réalité menacer le sujet de mort, mais souvent d'être privé d'une reconnaissance.

         La désobéissance peut être soupçonnée de déviance ou de faire acte de résistance, de surdité ou d'insoumission, de désertion... C'est de la qualité persuasive et infaillible de l'ordre que dépend la désobéissance, qui est soit une réaction juste, soit au contraire qu'elle serait animée d'une intention de détruire infaillible. C'était une parole d'Hitler : "Je veux une jeunesse infaillible et cruelle". Si une politique autorise la désobéissance et fait que le meurtre, la vengeance, la destruction soient permis sans jugement et sans discerner le bien du mal, elle devient irrecevable et sans loi devant la Loi.

         La désobéissance devient alors un devoir de survie pour tenter une sortie du cauchemar. Cette fuite signifie qu'il ne faut pas céder sur son désir, puisque la vie du sujet se voit menacée de mort par l'anti-loi. Pourquoi resterait-il, là privé de la reconnaissance par l'autre, dans une absence totale d'égalité et d'ouverture vers un futur nécessaire à la vie.

         Instaurer la confiance réciproque, c'est sortir de l'absurdité d'une situation invivable et dans ces conditions, la désobéissance trouve une face réelle positive. Les mystiques trouvent cette réciprocité de la béatitude infinie dans l'âme intellective, qui est le lieu de l'incarnation de la Parole de Dieu. Mais je puis dire que sans la connaissance que j'ai de la philosophie du Moyen Age, je ne pourrais écrire cela. Comme les philosophes contemporains le disent, maintenant, notre monde est désenchanté et surtout matérialiste et productif de valeurs financières et frappé de surimpressions, par l'infinité des discours des experts qui se présentent comme infaillibles aux médias.

         Merci pour m'avoir poussé à dire si loin dans la désobéissance, mon point de vue. Il ouvre à la vie politique et c'est bien sur ce fond qu'ont porté les propos de chacun, du point de vue social ou soit plus personnel. Je dirais que c'est la parole du sujet qui veut se faire connaître en raison du fait qu'il a reçu un nom commun, une fonction et des responsabilités...

         Donc, avec ou contre un ordre des choses, il rentre en action. Il peut aussi bien le faire que ne pas le faire et c'est sa jouissance de la vie qui vient toujours en premier. Or cette jouissance peut vouloir ou bien ignorer d'autrui, la vie.

         En face de l'absence d'amour, désobéir devient une nécessité et cela parce que c'est la tyrannie, la colère et le mépris qui défont la loi. Donc, il y a carence de Loi ou de Nom. Il n'y a plus de reconnaissance du nom et il n'y a plus que la violence dangereuse, meurtrière entre les groupes d’individus ou entre les individus. L'individu, sujet, réfléchit et c'est ce qui est insupportable dans une telle absence de politique ou règnent aussi une absence de règles juridiques. Les étrangers peuvent se trouver soumis à de telles inégalités, donc exposés à des conditions de survie qui les obligent à des actes de désobéissance sociale.

         Les immigrés, comme les déportés désobéissent pour retrouver dans l'intime ce qu'ils ont perdu, de droits et réclament avec plus ou moins de patience, que leur être de parole soit reconnu dans un pays d'accueil. La désobéissance fait symptôme où il y a une absence d'égalité des droits.

         Le mutisme en est une forme, comme voler ou se suicider. C'est la désobéissance des lieux concentration pénitenciers. En ce cas, le négatif ne vient pas de la seule désobéissance. Dans les limites du pouvoir si parler, échanger, vivre, tout cela devient interdit ou proscrit, alors la désobéissance devient fatalité ou une déviance qui détruit la vie du sujet et il renonce alors aux obligations véritables.

         Eichmann, pour sa défense, lors de son procès à Jérusalem, pouvait dire qu'il n'avait fait qu'obéir comme l'avait écrit Kant dans ses théories de philosophie morale. Désobéir serait donc la vérité pour la survie et qui s'opposerait à la violence du sacrifice humain, pour au contraire, imposer le respect du plus faible...

         La véritable obéissance devrait conduire chacun jusqu'à ce point d'une servitude aimante. Ceci dit, démontre qu'il est encore possible d'obéir à un mensonge, au lieu de désobéir par la loi de l'amour...