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Cafés philo (colloques) - Page 10

  • Le corps et l'esprit

    LE CORPS ET L’ESPRIT

     

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      Ce texte fut écrit à l'occasion du 10ème festival des cafés philos de Revel et prononcé en public. Je le présente réécrit en vue de lui donner plus de détails et plus d'ampleur. Je suis parti d'une citation de René Descartes qui traita du corps, mais sans faire paraître son texte. A l’époque, il n’aurait voulu avoir des ennuis avec l'Eglise. Ensuite je m'appuie sur le travail de Merleau-Ponty, incontournable pour comprendre les notions du corps et de l'esprit. Chez lui, "l'étude du corps humain est la racine du symbolisme" et comme le symbole sert aussi à la formation de l’esprit, cela fait que corps et esprit sont une seule chose. Hormis les sciences comme la médecine qui étudie le corps et la psychologie sensée donner un savoir sur l'esprit, nous avons les artistes-peintres et sculpteurs, qui de Rembrandt à Bacon, éduquent le regard à la contemplation ou vision du corps et de l’esprit.

     

         Le désir déborde le corps et l'esprit et suspend le temps. Cette part d'irrationnel dont le corps est le lieu, figure parfois les manifestations les plus éloignées des conventions sociales. Les corps les contiennent comme dans la transe et se les transmettent par des comportements qui font signe d’un réel. Aussi, dans la marche, le corps de chacun ouvre son espace dans le monde où il y a l’autre corps qui est celui d’autrui que je rencontre ou évite.

     

         Donc, Descartes a écrit : "Je suppose que le corps n'est autre chose qu’une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible: en sorte que non seulement il nous donne au dehors la figure et la couleur de tous nos membres mais aussi qu'il met au-dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle respire et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées, procéder de la matière et ne dépendre que de la disposition des organes."

     

         Avec cette citation de René Descartes, je remarque qu'il ne paraît pas préoccupé par les formes idéales du corps, ni par ses possibles. C'est surtout la machine qui a centré son intérêt et Dieu est toujours l'auteur de la forme. Pour l'esprit, Descartes a écrit avant son célèbre "Discours de la méthode", un autre ouvrage qu'il a intitulé : "La direction de l'esprit". Ce qui devait orienter l’esprit, en plus de la religion chrétienne, ce sont les nouvelles connaissances qui sont données à partir de l'examen du corps et du monde, méthodiquement. A cet endroit l’Eglise maintenait une censure. La place que pouvait prendre la philosophie lorsqu'elle faisait la découverte du monde, du corps et de l'esprit était encore limitée par la théologie scolastique. Pour situer les choses, il y a une remarque qui est faite par Bernard Pautrat, traducteur de "l'Ethique" de Spinoza, qui permet distinguer les deux notions de l'âme de l'esprit. Pour traduire mens, il choisit le mot esprit plutôt que celui d'âme pour éviter à "l'Ethique toute entière, de baigner dans un climat qu'on pourrait dire de sacristie ?" Sans abuser du sens, esprit est un concept qui correspond mieux avec celui de raison au 17ème et après. (1)

     

         Aujourd'hui, sommes-nous tentés de croire que nous connaissons un peu plus de choses que Descartes et dés lors, d'oublier que la philosophie, c'est un savoir impossible à dépasser, autant sur le plan de la méthode que du spirituel. De fait, j'avoue ma faiblesse pour dire encore quelque chose qui serait juste à l'endroit du corps et de l'esprit. En effet, lorsque nous cessons d'être des images, nous redevenons faibles, comme le petit de l'homme au début de sa vie qui crie pour être touché par sa mère, porté, manipulé, caressé, nourri, soigné . Dans ces moments là, s'effectue un réel corps à corps accompagné d’échanges, de regards, de sourires et de babillages. Dans cette première période de la vie, la présence des corps est immédiate pour l'un et pour l'autre et l'enfant manifeste déjà une présence réelle de l'Autre "maternel" et de son infaillibilité inscrite dans la mémoire. Le corps de la mère est la première localité du corps de l'enfant, qui précède son substitut, le berceau et d'autres accessoires d'éveil qui s’y ajoutent. Cette relation à l'autre corps faite par le corps et l'esprit se répète jusqu'à un possible apaisement, qui signale la fin des tensions. Se mettre dans la position couchée pour dormir, cela permet qu'arrive le sommeil et que s'ouvre l’autre scène sur laquelle se déploient les créations oniriques de l'esprit. Le célèbre psychanalyste, Jacques Lacan, constatait que nous restons qu'un très bref moment éveillés entre le sommeil et les activités du jour. Il semble que nous n'avons pas assez de force pour faire durer ce moment, avant que nous reprennent les rêves de la journée.

     

         Le cauchemar, la colère, ou l'angoisse mettent le corps dans des états de catastrophes passagers ou durables, qui démantèlent le sens logique que l’on donne d’habitude à l’esprit. Au contraire de l’opacité du corps, l’esprit ne serait qu’un souffle qui se matérialise avec des représentations visibles ou invisibles. Merleau-Ponty écrit "qu’il faudrait entendre le corps comme la racine de l’esprit du symbolisme qui porte sur la fonction phusis-logos. Car le but est phusis-logos-Histoire". Cela permet de repérer mieux la nature des objets du désir qui hantent ce "je pense" découvert par Descartes. Nous pourrions aussi dire que "ça pense". Balthus, célèbre peintre qui a vécu dans le canton de Vaud en Suisse, qui était un ami de Rilke, lui-même ami de Rodin, - ces relations sont importantes - disait : "Je cherche à réaliser quelque chose, une peinture qui correspond à une vision intérieure que j’ai en moi. J’essaie de l’atteindre". Cette vision, pour le peintre, s’ouvrait sur des corps de jeunes femmes ou de jeunes filles qui se rêvent dans un miroir ou qui dorment nues dans des postures corporelles très particulières.

     

         Le corps est bien le visible d’un invisible et le seuil qui mène aux activités de l’esprit parfois les plus exubérantes. Il ne semble pas y avoir de coupure entre corps et esprit car celui-ci n’a une matérialité que constituée de représentations visuelles, qui sont traduites en celles de la parole, phoniques. "L’inconscient est structuré comme un langage" a martelé Jacques Lacan à ses élèves. Cela va de soi que sans le langage, l’esprit ne tiendrait pas, n’aurait aucune consistance et ne serait comparable qu’à une chimère.

     

         Pour revenir à un exemple de Platon, dans son Banquet sur l’Amour, Agathon, l’hôte de Socrate, l’interroge à son arrivée. Socrate finit par lui dire, à propos de son savoir : "Le mien vois-tu, a toute chance d’être un maigre savoir, si même il n’est pas tel un rêve, d’une réalité discutable". Plus loin, lorsque Socrate fait à son tour, un éloge de l’amour, il s’appuie sur le discours de Diotime de Mantinée, qui réfute les discours des autres convives. Cet exemple de Socrate montre assez qu’il remplace son maigre savoir par celui de Diotime, qui prend la place d’un savoir qui ne nourrit pas la rumeur publique et qui reste singulier. Là, l’esprit est conduit par l’humilité du philosophe. Si le corps appartient à l’esprit qui y habite, par ce fait, l’esprit a un lieu et un nom propre pour signe. Ce savoir que nous avons de l’esprit fait que les corps sont destinés à être des lieux pour l’existence de la parole et de l’amour, grâce à quoi nous pouvons pratiquer une réelle politique de l’amitié. Or, à l’issue de ce savoir, l’on peut bien dire, comme l’a formulé Jacques Lacan, que "l’inconscient et le social sont la même chose" parce que souvent nous avons pour témoignages leur démesure qui exerce sur l’autre, l’étranger, une injuste et inqualifiable tyrannie, comme l’illustre la dialectique du maître et du serviteur de Hegel.

     

         Très différent de l’opacité du corps et de sa forme, l’esprit se matérialise d’images et de signes et la "Phénoménologie de l’esprit" de Hegel au début du 19ème siècle, d’après Henri Maldiney, philosophe, n’était qu’un faux départ. S’il prend ainsi position contre Hegel, c’est pour faire l’éloge du "parti pris des choses" du poète Francis Ponge. Pour Maldiney, c’est aussi une entrée dans la phénoménologie de la perception et un retour aux choses mêmes, qui permet, à partir de l’œuvre d’Edmund Husserl, de prendre un autre départ. Merleau-Ponty et son livre magnifique, "La phénoménologie de la perception" a ouvert la voie pour sortir du contexte de cette phénoménologie abstraite de Hegel. Plus haut, nous l’avons vu pour Descartes, le corps n’était qu’une machine. Aujourd’hui, les machines peuvent être soit des prolongements du corps plus efficaces, qui se substituent à ses fonctions et qui correspondent à des besoins de l’évolution technique et scientifique.

     

         Mais, la vie, celle de chacun, prend forme et sens par la présence des autres corps, tous différents dans un même monde et, avec nos perceptions, nous sommes engagés dans une diversité infinie de possibles, qui se transforment au cours des échanges que nous avons de ce fait, le corps est une variable qui devient et se sait être le support des significations qui peuvent lui être attribuées telles que celles de père de mère ou de fils ou de fille. Mais, des modifications du corps peuvent aussi être des possibles telles que sont une amputation ou une greffe. Le corps peut se perdre, se séparer de l’image et être rigide, muet, pétrifié, un cri comme a su le peindre Edward Munch. Ce corps là ne prend plus ses responsabilités et refuse sa finitude. Il disparaît des vivants, se fond dans le néant et n’est plus capable de ressentir aucune douleur. Le Docteur Cottard, aliéniste de la fin du 19ème siècle, l’avait observé chez certains malades mentaux. Pour ces cas, l’acte de croire parait perdu à jamais et leur délire des négations a pour conséquence une sorte de disparition de leur corps et du temps, à tel point que l’on parle de mort du sujet ou d’une forme extrême de mélancolie.

     

         Francis Bacon, peintre britannique, dans ses tableaux, fait du corps une image énigmatique. Il dissimule toute valeur naturelle et idéale du corps et on peut y voir que certaines apparences se jouent de l’œil, pour oblitérer le corps et le réduire à de pures significations. Par exemple, il va jusqu’à exhiber les déformations du corps d’un enfant paralytique. Ce travail d’oblitération de la forme idéale du corps, vient pour lui ôter tout rayonnement et mieux, précipite le regard vers une quête de ce qui d’une image attendue est perdu. Ainsi, c’est la production de la négativité qui enrichit le tableau. Si les images du corps sont appelées à une fonction fétiche pour combler le désir de l’œil, leur renversement est possible. La beauté du héros Héraclès, ou du dieu Apollon, n’ont rien de comparable avec la présentation chrétienne de Jésus Christ sur la croix. On voit son corps flagellé, persécuté et le visage marqué par la tristesse de celui qui est condamné par la voix de la haine et des mensonges. Mais le corps peut être montré glorieux ou torturé par les souffrances et garder un esprit inaltérable. L’inverse arrive aussi, l’esprit peut être défaillant et le corps avoir perdu ses fonctions et ses habitudes.

     

         Pour conclure, avec Merleau-Ponty, je remarque que le corps est orienté par les perceptions et par l’esprit à la fois intemporel et historique. Le corps représente la vie dans la conscience jusqu’à la limite de la mort. L’enfant, après sa sortie du ventre maternel, trop faible, se voit protégé par les bras qui l’entourent. Vers la fin de sa vie, le vieillard somnole entre les bras de son fauteuil. Aux extrêmes de la vie, ces deux figures témoignent d’une impuissance du corps. Ces deux situations montrent que leur volonté propre reste appuyée sur un désir qui n’est pas en mesure de les porter, pour franchir l’espace ouvert sur le monde perçu. Le corps est le gardien de l’esprit qui se construit d’après les perceptions et un savoir déjà constitué dans la langue. La réduction phénoménologique s’est libérée des conceptions fondées sur les abstractions des maîtres de la scolastique pour rapprocher le corps et le monde d’après le savoir exprimé des perceptions et hors du sujet psychologique. C’est ainsi qu’Husserl a ouvert la voie à partir de sa réduction phénoménologique. Jean Luc Nancy a entrepris à son tour, une déconstruction de la métaphysique qui permet une nouvelle approche des grands systèmes philosophiques, des institutions religieuses et politiques et des sciences. Dans mon propos, je n’ai pas voulu toucher aux techniques corporelles ni à l’éducation physique ou corporelle des arts martiaux, de la danse et autres disciplines.

     

         Cependant, je veux souligner l’importance du regard des artistes, peintres et sculpteurs sur le corps. A Albi, il y a les œuvres de Toulouse de Lautrec qui, selon son dire, est allé planter sa tente dans les bordels parisiens où les corps se rencontrent pour libérer des besoins sexuels. Son contemporain, Auguste Rodin, a fait des sculptures et des aquarelles érotiques, dessins qui firent scandale et qui furent qualifiés de "répugnants" et "d’indécents" à l’exposition de Weimar en 1906. Il y a aussi les papiers érotiques de Gustav Klimt, qui a voulu exprimer "la vérité du dessin", les tableaux de Balthus, les sculptures de Giacometti, la Poupée et les dessins érotiques de Bellmer, les tableaux de Bacon et de Freud, petit-fils de Sigmund Freud qui sont remarquables pour la lumière qu’ils font sur le corps nu.

     

    1) L’âme est un concept qui provient du Traité de l’âme d’Aristote, repris par les théologiens du 13ème siècle, en particulier, Thomas d’Aquin. L’âme intellective, dernière partie du Traité de l’âme, est considérée comme lieu de la réception du Verbe de Dieu, incarné par son Fils.  

     

    Revel, le dimanche 20 juillet 2008

     

    Georges Dru

     

    Bibliographie

     

    Descartes R. "Le monde, l’homme", Paris, Seuil, 1996, p.119.

    Merleau-Ponty M. "Phénoménologie de la perception", Paris, Gallimard, 1945.

    L‘œil et l’esprit, Paris, Gallimard, 1964.

    Notes de cours, 195961961, Paris, Gallimard, 1996.

    Bacon F"Le profane et le sacré", Paris, Musée Maillol, catalogue, 2004.

    Balthus. "Balthus, Lausanne", Musée cantonal des Beaux Arts, Skira, 1993.

    Klimt.G.

    Rodin. "Papiers érotiques", Paris, Musée Maillol, catalogue, 2005

    Rodin. "Aquarelles érotiques", Paris, Ablin Michel, 1995.

  • La solitude

    La solitude.

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         Les participants du Café-philo du 26 septembre ont posé la question de la solitude. Elle est pénible lorsqu'elle n'est pas cherchée, mais survient suite à un conflit. Cela fait dire que la solitude n'a pas de sens et qu'il n'est pas bon à l'homme d'être seul et c'est pour cette raison que Dieu créa une femme pour le premier homme. Pourtant, les poètes se disent toujours seuls et notre monde actuel semble vouloir ignorer et briser les liens au niveau social et affectif.

     

         Dans nos sociétés dites modernes plus nombreuses sont les femmes qui assument seules des responsabilités professionnelles et des charges d'enfants. Les humains ne restent pas seuls et longtemps après être nés, à la différence des autres espèces animales. Ils peuvent recréer des liens familiaux qui ont une valeur sociale reconnue. C'est lorsqu'il y a rupture de leurs liens avec les enfants, le/la conjoint(e) ou le travail, que la solitude s'impose comme une épreuve difficile et non désirée. Si nous pensons qu'il n'est pas bon d'être seul, nous avons le devoir d'aider et de participer à la restauration des liens défaillants, surtout auprès des enfants, cela pour favoriser la culture du lien dans la famille et encore plus dans l'entreprise qui est une création collective pour assurer l'économie et justifier les formations professionnelles. Les dégradations de la guerre, des grèves et des licenciements, sont des menaces redoutables pour les liens, et la décision d'engager le dialogue avec l'adversaire, mieux que vouloir l'anéantir comme dans un match de boxe, permet de sortir du risque de mourir solitaire et sans âme.

     

         La solitude peut être utile. Mais, la solitude peut être subie, causée par la violence et le refus de la nécessité des liens fondés sur l'accueil et l'hospitalité d'autrui, base même de l'économie affective, sociale et politique.

     

         L'auteur de ces notes souhaite que d'autres puissent à leur tour, déposer leurs réflexions dans la foulée du café-philo. D'avance il les en remercie.

     

  • La philosophie, est-ce une affaire d'hommes?

     LA PHILOSOPHIE

    EST-CE UNE AFFAIRE D'HOMMES?

     

     

     

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      Bien sûr que non, c'est un fantasme que de croire cela. Mais, depuis les pytagoriciennes, y a  t-il eu d'autres philosophies faites par des femmes et pour les femmes? Certainement, mais nous les connaissons moins. La béguine du Hainaut, Marguerite Porète de Valencienne, était une théoricienne de l'âme et son livre fut brûlé en 1306, sous le règne de Philippe le Bel et elle fut condamnée et brûlée vive en présence des plus hautes autorités séculières, place de Grève à Paris le premier juin 1310. Si nous rapprochons les hérétiques et mystiques qui contrarièrent les maîtres de l'orthodoxie chrétienne, elles furent nombreuses à risquer les pires tourments par les inquisiteurs. En fait, la philosophie des femmes et faite par elles, a été insupportable aux hommes pendant longtemps. C'est sans doute ce qui donne cette impression que la philosophie est d'abord une affaire d'hommes.

     

         Dans les temps anciens, les femmes philosophes se limitaient à l'éthique de leur maison où elles régnaient souveraines. Pour s'en rendre compte , il faut lire:" De la mesure qui convient à la femme" de Phintys, une pytagorycienne. C'est un écrit lumineux où l'idéal de cet être femme est conçu sur une infaillibilité, qui l'emporte sur les travers des vies d'autres femmes soumises aux excès des plaisirs du corps. La boulimie ou l'anorexie, dont l'image du corps est devenue une mode en ce moment, n'avait pas sa place dans le regard des femmes pytagoriciennes.

     

          Une réelle philosophie des femmes, écrite par des femmes nous manque aujourd'hui, même dans le foisonnement des idées féministes des magazines pour femmes. La féminité est-elle un univers nécessairement clos? L'on sait que des hommes se font femmes et sont ainsi capables des deux attributs. Les femmes, en termes de puissance, sont les deux aussi et sans y perdre, puisqu'elles y gagnent des droits et peut-être moins de culpabilité. C'est un changement social important apporté par la science et qui fait que les règles morales de jadis deviennent plus ou moins obsolètes. La charge morale revient plus aux femmes en raison de la place qu'elles occupent pour les enfants qu'elles mettent au monde. L'enfant devait ressembler à son père, pour une femme grecque. Aujourd'hui, il y a moins de contraintes sur le désir de maternité ou celui d'avoir un enfant pour en être la mère.

     

         Dans ce que nous venons de voir, il y a trois points qui sont la base d'une philosophie propre à la femme: la sexualité, l'enfant et le travail. Pour la sexualité, la contraception permet de limiter le risque des grossesses répétées. Le désir d'enfant est mieux régulé par la médecine et la psychologie, qui apportent des solutions nouvelles. Le travail ouvre des possibilités de métiers pour les femmes, qui n'étaient réservés qu'aux hommes.

     

         Si la philosophie, on peut le déplorer, est une affaire d'hommes, c'est pour des raisons bien insuffisantes à l'égard de ce qu'ils doivent aux femmes pour exister. Leur existence est suspendue au désir des femmes, qui supposent que l'homme en est la cause. Le fait est que l'homme aussi croit en être la cause, et l'Amour sert à supporter cet artifice. Sans cet artifice, Aristote l'a bien vu, nous resterions dans la bestialité. L'on sait de quoi les hommes sont capables. Le rapt des Sabines et le Massacre des innocents en témoignent assez chez les peintres italiens de l'époque baroque. Le chiffre des femmes tuées et maltraitées par des hommes est encore impressionnant aujourd'hui.

     

         Les femmes sont aussi capables de vengeances et de cruautés. Pourtant elles cherchent toujours le savoir du côté des hommes philosophes, comme on peut le voir dans la correspondance de Elisabeth à Descartes, "qu'il faudrait lire comme un cauchemar", d'après Jacques Lacan. Parmi les femmes philosophes qui ont écrit pour les femmes, il y a Lou Andréas-Salomé d'abord initiée par Nietzsche à la philosophie et qui ensuite a été l'amie de Freud. Auteur, elle a écrit de nombreux textes (1). Si la philosophie est une affaire d'hommes et l'univers féminin un espace clos, il y a encore la possibilité de convenir qu'il y a l'espace d'une vérité commune, celle de la découverte freudienne du désir inconscient. L'affaire des femmes est toujours première, mais sous la domination d'un autre désir dont elles ont à se libérer, autant qu'elles le peuvent, pour faire entendre leur voix. Luce Irigaray, une lacanienne philosophe constate: "La femme ne parle jamais pareil. Ce qu'elle émet est fluent, fluctuant. Flouant. Et on ne l'écoute pas, sauf à y perdre le sens (du) propre. D'où les résistances à cette voix qui déborde le sujet". Alors la littérature et le discours philosophiques des femmes ont-ils d'autres destinataires que les femmes et les divinités? Sans être bien comprises dans leurs propos, les femmes sont avant tout considérées comme les objets curieux d'un "univers clos dans l'espace infini". Ou bien elles sont réduites à être  pliées avec le discours ambiant fait par des hommes. La tentative de se faire entendre dans les affaires des hommes est assez faible en dehors des romans, des films et des rêves.

     

         Pour conclure, je cite Jacques Lacan, qui écrivait en 1971 à ce propos : "Un homme et une femme peuvent s'entendre, je ne dis pas non. Ils peuvent, comme tels, s'entendre crier". Je souligne, que cette remarque est fondée sur l'expérience psychanalytique de son auteur. Aujourd'hui, peut-on trouver la preuve que la philosophie des femmes philosophes soit un discours qui pose en premier lieu un savoir spécifique de la féminité dans sa globalité?

     Georges Dru.

     

    (1) Lou Andréas-Salomé, Eros, Paris, 2000, Arguments, Les éditions de minuit.

         Lou Andréas- Salomé, Ma vie, Paris, 1997, P.U.F.