Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

THEATRE ET PHILOSOPHIE

 

 

masques.jpg

THEATRE et PHILOSOPHIE

Bibliographie :

Pour traiter du théâtre en philosophe, il m'a paru important pour notre réflexion, de convoquer quelques références philosophiques :

- Platon : « La République » (livres 3 et 10)
- Aristote : « La Poétique »
- Nietzsche : « La Naissance de la tragédie »
- Marx : « Les manuscrits de 44 » et « Le Capital » (livre 1 Tome 1)
- Debord : « La société du spectacle » (1967)
- Alain Badiou : « L'éloge du théâtre » (2013)

Choix non exhaustifs (j’aurais pu convoquer Sartre, Deleuze, etc....) mais choix qui vont je crois, nous permettre de nous orienter dans la question et d'introduire notre débat. 

Introduction 

Notre question consiste à nous interroger sur la possibilité pour le théâtre de nourrir une réflexion philosophique. Le théâtre avec tout son outillage technique, scénique, le spectacle qu'il propose à un public, peut-il faire penser ou bien n'est-il qu'un divertissement (au sens pascalien du terme) ? 

Pour entrer dans la question, il m'a paru essentiel de revenir d'abord aux sources, en Grèce, lieu d'émergence pour notre culture du théâtre et de la philosophie. 

Plan  

  1. Le conflit : le philosophe, ennemi du théâtre :

    a: Les termes du conflit avec Platon

    b: L’alliance avec Aristote

    c: Le retournement de la tradition avec Nietzsche

  2. Le théâtre dans le « chaos marchand »  contemporain

    a: Aliénation et fétichisme de la marchandise chez Marx

    b: La « société du spectacle » avec Debord

    c: La société du « divertissement » avec Badiou

  3.  A quelles conditions le théâtre peut-il faire penser ?

    a: Les obstacles: les apories de l’expérimentation (théâtre comme monstration, présentation corporelle)

    b: Le spectacle comme « représentation » : exemple de la comédie

    c: Le texte et le jeu d'acteur

 

arton84.jpg

 

Alain Badiou

 1.  Le conflit :

a: Ses termes : Selon Badiou, théâtre et philosophie forment un vieux couple de 2500 ans où ce qui domine de la part des philosophes par rapport au théâtre, est un vieux réflexe de défense comme si le théâtre était porteur de danger pour l'homme et la société et au mieux ,à surveiller, au pire à censurer voire à bannir de la cité ce que propose Platon dans la République. On aura comme ça, au cours de toute notre histoire un courant religieux et philosophique qui critiquera avec beaucoup de virulence les spectacles (Rousseau par exemple au 18ème) Pensez aussi au statut des comédiens mis par leur métier au ban de la société.

Mais pourquoi une telle virulence ? Eh bien, peut-être parce que le théâtre apparaît d'emblée comme porteur d'une redoutable efficacité : il s'adresse à des foules et agit sur elles par des moyens puissants, par le biais des sens et des émotions, déchainant les passions, de sorte que le philosophe n'est pas de taille à lutter contre lui.

La preuve : l'impact de la comédie d'Aristophane « Les Nuées » qui présente Socrate comme un vieux fou de sophiste et qui jouera un rôle déterminant dans le procès du philosophe et sa condamnation à mort par la cité d'Athènes.

On applaudit le poète et on condamne le philosophe. Lui qui ne s'adresse qu'à de tous petits groupes et exige la rigueur d'un raisonnement logique dont l'aridité n'est pas toujours plaisante pour celui qui la pratique.

Réaction de Platon : le poète est un « charlatan qui abuse les naïfs », réaction d'autant plus violente de Platon qu'il lutte certes pour défendre Socrate, mais d'abord contre sa propre nature qui le portait tout jeune vers la poésie et le théâtre et fait qu'il ne pourra malgré tout détruire son immense admiration pour Homère.

Justification philosophique de cette condamnation : le poète tourne le dos à la vérité car il produit des images qui ne sont que la copie d'une copie, des images au second degré. Le poète est un producteur d'ombres, celles qui défilent sur la paroi de fond de la caverne dans le mythe du même nom et font vivre le peuple dans l’illusion. Le rôle du philosophe est donc de détourner les hommes de ces images illusoires pour les tourner vers le réel, à l'extérieur de la caverne. Tâche ingrate, car les hommes aiment leurs illusions et sont prêts à tuer pour les conserver.

Cf: livre 10 de la République : la métaphore du lit : Lit réel : idée du lit, modèle transcendant dont tous les lits produits par les artisans ne sont que des imitations et le lit peint par l'artiste une imitation d'imitation.

Paradoxe : pour accomplir cette tâche difficile de conversion philosophique, la solution de Platon va consister à écrire des dialogues qui seront joués au théâtre, c’est-à-dire à donner une forme théâtrale à la philosophie mettant en scène le personnage central du philosophe.

Badiou remarque ainsi que toute critique du théâtre finit par le renforcer en produisant du théâtre sous une autre forme (ex : Rousseau condamnant les spectacles comme représentation des passions négatives, prône la fête civique comme présentation du peuple par lui-même .cf : fête de l'Etre Suprême des révolutionnaires).

b: l'alliance (Aristote) : Le mérite d'Aristote contre Platon sera précisément de ne pas opposer systématiquement l'art et le concept, le théâtre et la pensée pour montrer que si la pensée se développe pleinement dans la sphère du rationnel (philosophie), elle s'élabore d'abord dans la poésie sous une forme sensible. Le théâtre ne nous induit donc pas en erreur, mais il est un moyen de faire réfléchir le public, en agissant sur sa sensibilité, ses passions.

téléchargement.jpgLe spectacle doit provoquer chez les spectateurs des émotions comme la crainte et la pitié qui produisent une catharsis, c’est-à-dire une purgation des passions. On a beaucoup glosé sur le concept de « catharsis » chez Aristote en lui donnant un sens moral. Or, outre son sens purement médical, il me semble qu'il a d'abord un sens esthétique d'où l'accent mis par Aristote sur les règles de composition d'une bonne tragédie dans « La poétique ». Dans une tragédie bien composée, le public doit s'identifier aux malheurs du héros mais avec la distance mise par le spectacle qui permet d'éprouver un plaisir esthétique là où dans la réalité, la situation vécue produirait de la peine et de la douleur.

Les limites d'Aristote pour notre sujet, sont :

1) Qu'il ne s'intéresse dans la poétique malgré ses promesses qu'à la tragédie et à l'épopée, ne disant pratiquement rien de la comédie dont Hegel dira pourtant qu'elle est un art supérieur.

2) Que pour lui, le spectacle est accessoire et qu'une bonne tragédie peut se contenter d'être lue ,le reste n'étant qu'affaire d'argent et de moyens techniques. Or, il nous semble que le spectacle est le moment central ici et maintenant, où le miracle de la rencontre avec le public a lieu -ou pas- !

c: Le retournement : (Nietzsche) : Là, je ne suivrai pas Badiou qui dit finalement, Nietzsche et Platon, même combat : l'un utilise les images du mythe pour faire comprendre sa philosophie, l'autre utilise la métaphore de la danse pour illustrer la pensée. En réalité, si Platon annexe les moyens poétiques pour servir la pensée conceptuelle, Nietzsche lui, détrône la pensée conceptuelle dont il fait une forme affaiblie de l'imagination : le concept ne dit pas la vérité du sensible, mais le concept, c'est de l'image figée et affadie. Donc, l'image ne dit pas le faux, mais nous rapproche du vrai. L'illusion prend avec Nietzsche un statut positif de productrice d'une vérité supérieure.

téléchargement (1).jpgLa limite, pour notre sujet, c'est que Nietzsche donne le pas à la musique sur la parole, le texte. Cf: Dans la naissance de la tragédie, il renverse l'ordre aristotélicien de classement entre les 3 grands tragiques : Eschyle, Sophocle, Euripide. Pour Aristote, le meilleur, c'est Euripide, pour Nietzsche, c'est Eschyle pour des raisons inverses : la place de la musique et du chœur qui diminue au profit de la parole. Mais si la musique est importante au théâtre, il nous semble que la 1ere place revient au texte dit, donné au public par l'acteur

En conclusion de ce 1er point, il nous semble artificiel d'opposer théâtre et philosophie au prétexte que l'un s'adresse à la sensibilité des spectateurs, l'autre à sa raison. En fait, selon Badiou, Théâtre et Philosophie ont un objectif commun : nous orienter dans notre existence et dans le monde par la pensée. Pour Badiou, le théâtre n'est pas un miroir du monde -ce qui conduirait à l'accepter tel qu'il est -, mais « un éclaircissement du monde ».

Seuls diffèrent les moyens : directs pour la philosophie, dans le rapport du maitre à l'élève. Certes, la forme est rationnelle, mais n'y a-t-il pas un rôle d'enseignant, un théâtre de l'enseignement ?

Indirects pour le théâtre qui s'adresse aux émotions et engage dans ce qui est donné immédiatement à voir et à entendre.

On comprend dès lors que le pouvoir se méfie toujours du théâtre comme activité subversive et critique, où le spectateur est invité à orienter sa vie pour sortir de la confusion d'un réel proposé surtout aujourd’hui, comme seule réalité possible. D'où la tentation depuis les grecs d'institutionnaliser cette pratique, ce qui permet à l'Etat de la controller voire de l'orienter...

2.  Le théâtre et le néo-libéralisme contemporain :

a: La marchandisation en système capitaliste : Dans les manuscrits de 44, Marx montre comment alors même que le travail est naturel à l'homme et lui permet de se réaliser en donnant au monde la forme de sa pensée (cf : Hegel), le système capitaliste et son organisation du travail (parcellisation des taches, exploitation de la valeur d'usage en valeur marchande) rendent le travail aliénant pour l'homme en le séparant de sa production et de la richesse produite par son travail.

Le Capital poursuit cette analyse en montrant que le système capitaliste réduit les relations sociales à un marché d'échange entre des marchandises (fétichisme de la marchandise), privant les hommes de conscience sociale en jetant un voile sur les questions politiques en jeu dans les relations sociales.

Cf: 1ère phrase du Capital : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises » ce qui produit un double mouvement : personnification des choses et « chosification » des personnes et conduit à un isolement des individus en détruisant le lien social (Colette Soler, psychanalyste lacanienne, montre que dans ce système, il n'y a que des « uns »).

b : La société du spectacle : G.Debord, prolongeant cette analyse, commence son ouvrage ainsi : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production, s'annonce comme une immense accumulation de spectacles ». Selon lui, le spectacle (l’image au sens large c’est-à-dire le cinéma, la TV, internet, la pub, les meetings politiques, les concerts, la starification, etc...) constitue le stade achevé du capitalisme, le pendant concret de l'organisation de la marchandise, au sens où, à travers ces images, l’appareil de propagande du système impose de manière sournoise, diffuse, son idéologie économique. De ce fait, l'homme est doublement aliéné dans une vie qui n'a plus à travers l'image, que l'apparence truquée du vrai.

Limites de cette analyse : si toute production d'images ne peut être qu'aliénante et illusoire, ne fait-on pas ici retour à Platon pour qui toute image est illusoire ? Et si rien ne peut résister à la propagande dominante, le cinéma de Debord lui-même appartient de facto à la société du spectacle, ce qui invalide en partie sa critique.

c: la société du divertissement : Avec Badiou, nous préférons donc montrer que si le risque d'aliénation dans l'image est bien réel dans une société comme la nôtre, il y a des images qui résistent à l'aliénation et ont même pour fonction de la dénoncer. C'est, me semble-t-il ce qui distingue le vrai, le bon théâtre du mauvais théâtre que nous appellerons avec Badiou, le théâtre de divertissement.

Le mauvais théâtre, c'est le théâtre installé, soutenu d'ailleurs souvent par les pouvoirs, dans une routine conservatrice et/ou consumériste, un théâtre de masse, faussement populaire dont le modèle passé est l'opérette et dont le modèle présent est la comédie musicale à l'américaine avec ses budgets pharaoniques. Ce théâtre oscille, toujours selon Badiou, entre des reprises fadasses ou remises au goût du jour, des classiques pour public scolaire et des spectacles « spectaculaires » qui cherchent à nous faire oublier nos soucis, à nous procurer l'évasion bref, à nous décerveler à grand renfort de vidéo, de musiques à la mode, de répliques percutantes, de clichés ,de surjeu des acteurs, de comique ,etc. Bref, ce théâtre-là utilise les moyens de théâtre (décors, acteurs, lumières, etc.), mais son but n'est pas de nous faire réfléchir, de nous orienter, mais de conforter le public dans des opinions qu'il croit libres alors qu'elles sont déjà modelées sur les opinions dominantes.

But de ce théâtre ? IDEOLOGIQUE 

Moyen ? LE RIRE. Mais ici, le rire est un rire de connivence, de complicité avec l'ordre ambiant, sorte de preuve qu'il n'y a pas d'alternative au monde tel qu'il est, qu'il faut « faire avec ».

3.  Le théâtre comme libérateur pour la pensée et l'action.

a: Les impasses de l'expérimentation théâtrale : Pour réagir contre ce théâtre au service de l'idéologie dominante, certains artistes d'avant -garde tentent des expériences : faire sortir le théâtre de ses cadres traditionnels : la salle de spectacle (performances hors les murs dans les endroits les plus improbables ou au contraire les plus quotidiens), la passivité des spectateurs (qu'on essaie de faire interagir avec les acteurs), le texte (qui disparaît, remplacé par les cris, les onomatopées ,la musique, les images), la représentation (qui devient présentation d'un corps, comme depuis Duchamp, un artiste peut présenter comme une œuvre un objet sorti de sa fonctionnalité quotidienne). La difficulté, est qu'on aboutit souvent en voulant tout déconstruire à un théâtre sans théâtre, réduit à la présence de corps montrés dans la violence de leur fonctionnement naturel. Déconstruire est nécessaire mais pas suffisant à la création qui exige une construction nouvelle.

b: La représentation : A.Vitez disait que tout vrai théâtre est une représentation d'idées. Mais l'idée est ici proférée par des acteurs qui parlent et agissent dans un espace scénique, ici, maintenant, dans un rapport frontal aux spectateurs qui, bien qu'assis ne sont pas réduits à la passivité, mais vont recevoir si le spectacle est réussi, sa charge émotionnelle et questionnante.

En ce sens, le vrai théâtre est le lieu d'apparition vivante de l'idée, incarnée par la voix et les mots des acteurs. Dans ce temps magique du spectacle, avec sa part d'aléatoire, l'émotion est porteuse de sens pour l'existence individuelle et collective. Le bon, le grand spectacle est toujours un événement collectif où s'opère la modification active du spectateur. Comique ou tragique, le grand théâtre, figurant le jeu des passions, organise l'énergie d'en bas (celle des pulsions, des archétypes qui peuplent notre inconscient) avec la sphère d'en haut(celle de la pensée)

Exemple de la comédie : le rire de la comédie est un rire qui révèle que le monde tel qu'il est ne va pas de soi, qu'on nous apprend à respecter des inepties ou des hiérarchies qui sont contestables. C'est un rire qui dévoile la vérité cachée et souvent monstrueuse derrière ce qu'on nous présente comme des valeurs incontournables. Ainsi, la comédie ne nous divertit pas mais nous met dans l'inquiétante joie de rire de l'obscénité du réel, de le mettre à distance pour ne plus être dominés par lui (cf. F.Brecht, Ionesco, Beckett)

c: Le théâtre, dès ses origines, renvoie à l'omniprésence de l'image (masques, costumes, décors, etc…) mais c'est un être hybride, qu’on ne saurait réduire à la présence de corps sur scène.

Le théâtre, c'est d'abord un texte .Badiou considère que la représentation théâtrale est comme un embarquement pour une traversée émotive et pensante, dont toutes les grandes œuvres de tous les temps et de tous les lieux sont comme l'horizon, le trésor symbolique. Le jeu de l'acteur au service de ce texte, déplie dans la lumière fragile de la scène, une proposition sur le sens de l'existence, mais le grand art consiste ici, non à surjouer, mais à ouvrir des possibles, à dire sans le dire le secret de toute subjectivité individuelle

Exemple : le génie de Molière (en quoi il transcende son époque) c'est de mêler l'énergie corporelle de la farce à l'expression raffinée des passions et des choix en utilisant pour cela tous les moyens techniques du jeu (comedia dell'arte) mais aussi de la musique et de la danse.

Conclusion

 

Dans le monde de confusion qui est le nôtre, où la transcendance s'évanouit pour laisser place au nihilisme, où nous confondons nos désirs et nos intérêts pour telle ou telle marchandise, plus que jamais nous avons besoin d'un théâtre qui nous montre la possibilité d'un choix inédit pour notre liberté. Dans ce monde machinal dominé par les machines, nous avons besoin du théâtre pour réaffirmer notre commune appartenance à l'humanité.

Pour cette tâche, le théâtre comme pour Mallarmé, me semble le plus complet des arts.

 

 

Les commentaires sont fermés.